Péladeau brouille les ondes

« La fin du temps » est arrivée !
C’est avec cette formule choc que Vidéotron a fait son incursion sur le lucratif marché de la téléphonie mobile 3G+ le 9 septembre dernier. Vidéotron est ainsi le premier opérateur à casser le tabou du décompte des minutes en proposant un forfait « voix » illimité. Avec un investissement d’un milliard de dollars pour acquérir la licence et bâtir un réseau 3G évolutif, Quebecor Média complète son offre multimédia (télévision-internet-téléphonie). Son président Pierre-Karl Péladeau, entend bien jouer un rôle décisif sur ce marché d’avenir, et déclare la guerre à son principal concurrent Bell.

« Nous avons très hâte de concurrencer Vidéotron » rétorque la porte-parole de Bell, Marie-Ève Francoeur (1).
Mais l’enjeu n’est déjà plus là pour les deux géants québécois en quête de nouvelles sources de croissance.

Vidéotron veut bousculer le marché au Québec

Même si ses concurrents s’en défendent, Vidéotron a déjà bousculé les habitudes du « petit club de sociétés télécoms qui règne confortablement sur le Québec » comme les appellent Sophie Cousineau (2).

Les opérateurs « historiques » se sont partagés le marché de la téléphonie mobile classique des années durant (Bell 40%, Rogers 33% et Télus 26%), se répartissant entre fréquences CDMA (américaines) et GSM (européennes), dites de 2ème génération (2G). Avec l’arrivée des téléphones « intelligents » opérant sur des fréquences de 3ème génération (3G), ils vont devoir céder une partie de ce juteux marché au géant Quebecor Média : les revenus de ce secteur ont atteint près de 17 milliards de dollars en 2009.

Avec un bassin de près de 2 millions d’abonnés à ses autres services, Vidéotron entend bien grignoter 15 à 20% du marché québécois dès 2010. « Nous ne faisons pas de projections » a déclaré Pierre-Karl Péladeau lors de la conférence de presse de lancement. Les premières tendances semblent bonnes : le Nexus One et le Motorola (les plus chers de la gamme Vidéotron) sont aujourd’hui en rupture de stock jusqu’à la fin de l’année.

Mais malgré cette apparente concurrence, le Canada demeure le pays du G7 qui a le taux de pénétration le moins élevé en téléphonie mobile (70%, alors que la moyenne des pays développés est de 110%), et une des factures les plus élevées au monde. En 2010, un Canadien paie en moyenne 57,72$ par mois selon une étude publiée par Convergence Consulting Group (soit la deuxième facture mensuelle la plus élevée au monde (3)).

Les téléphones intelligents permettent l’envoi rapide de données, à une vitesse proche de celle d’un ordinateur. Mais les forfaits « données » restent élevés, et surtout… identiques d’un opérateur à l’autre ! Et même si les téléphones intelligents ne représentent qu’un tiers du marché à peine, la facture canadienne, gonflée par ces forfaits prohibitifs, ne baisse pas.

Troy Crandall, analyste en télécoms chez MacDougall à Montréal confirme : « les fournisseurs de sans-fil veulent vraiment que leurs clients se tournent vers les téléphones intelligents; ils leur donnent de très bons prix sur les forfaits voix, mais ils se rattrapent avec les forfaits données » (4).

Vidéotron parie sur l’avenir avec une gamme de téléphones intelligents majoritairement Androïd (la plate-forme du géant Google en pleine croissance), et la promesse de « démocratiser » le Blackberry pour le service Affaires.

A l’étranger, les forfaits illimités fleurissent pour moins de 100 dollars : T-Mobile aux États-Unis (partenaire de Vidéotron pour l’itinérance aux États-Unis) offre des forfaits illimités (voix + données) à 80 USD. Orange en France, offre le même type de forfait à 65 euros (88 $ CAD). On dit les opérateurs canadiens réticents à offrir des forfaits illimités « Voix + Données » à 100$… Qui cassera ce tabou le premier ?

Car le véritable enjeu n’est déjà plus vendre de la bande passante pour de la « voix » ou des « données », mais demain vendre du contenu, et bientôt faire du e-commerce sur mobile, le M-Commerce.

La croissance passera par la convergence

Dans ce domaine, Bell et Vidéotron sont prêts à une bataille sans merci… pour le plus grand bien des consommateurs ? Lors de son entrée sur le marché de la télévision, Vidéotron a contribué à la baisse des prix, et a récidivé avec son arrivée sur le marché de la téléphonie résidentielle. Qu’en sera-t-il du marché de la téléphonie 3G ?

Dans ce domaine, la convergence « plate-forme-contenu » est essentielle car la vocation de la téléphonie 3G est de véhiculer des données multimédia.

Les groupes télécoms sont aujourd’hui assez forts financièrement pour racheter les entreprises de télévisions et de diffusions indispensables à leur croissance. Le groupe européen Orange (anciennement France Télécom), après avoir intégré les activités internet de Wanadoo et nombre d’opérateurs de téléphonie mobile en Europe, a lancé 5 chaines de télévision en novembre 2008, a acheté les droits exclusifs de tous les nouveaux films à Warner Bros, et a signé un accord avec MGM.

Aux États-Unis, la firme Apple a signé des accords avec les grands réseaux de télévision américains; l’offre restreinte d’émissions et le refus de NBC et CBS freinent la distribution de la télévision sur ses appareils pour le moment.

Depuis plusieurs années déjà, les groupes de production audiovisuelle américains tels Endemol ont investi des millions de dollars pour étudier et produire des contenus spécifiques. L’entreprise française The Wit, qui traque les programmes innovants dans le monde entier, propose à ses clients du contenu audiovisuel pour téléphone mobile.

Les japonais sont les champions du divertissement sur téléphone mobile : 99% des téléphones mobiles vendus sont 3G.

Le marché visé est avant tout celui des adolescents et jeunes adultes qui passent aujourd’hui plus de temps devant leur téléphone mobile que devant la télévision. Selon un sondage Sofres, les jeunes français de 16-17 ans sont équipés à 95% en 2009.

Vidéotron s’appuie sur le contenu audio-vidéo de Quebecor Média pour proposer Illico Mobile. Bell a annoncé en septembre le rachat du groupe CTV Globe Média (le plus grand diffuseur au pays) pour plus de 3 milliards de dollars. Une décision d’affaires reniant la convergence entre plate-forme et contenu, l’avait amené à s’en débarrasser 5 ans plus tôt.

Pierre-Karl Péladeau ironise : «  Dommage que George Cope (Président de BCE) se soit rendu compte que l’on pouvait utiliser son sans-fil pour écouter la télévision comme il s’en est soi-disant rendu compte dans un bouchon (de circulation) durant les Jeux olympiques de Vancouver » a-t-il déclaré le 30 septembre dernier devant le Cercle finance et placement du Québec (1).

Vidéotron a mis l’accent sur la synergie multimédia de son offre; avec son téléphone mobile, on consulte ses courriels, on navigue sur internet, on regarde 28 chaines de télévision dont 10 en direct, on regarde les matchs de hockey en exclusivité sur RDS, on télécharge des films ou de la musique, on regarde des séries ou du contenu exclusif, et on programme même son enregistreur Vidéotron à distance. « A l’époque (en 2008 lors de l’achat de la licence) j’avais insisté sur le fait que ce projet était la pierre angulaire du développement de l’entreprise » ajoute le PDG de Quebecor.

De son côté Bell, après avoir proposé les jeux olympiques de Vancouver en 2008, a annoncé en juillet dernier un partenariat exclusif permettant d’offrir aux clients de Bell Mobilité la couverture en direct de la Ligue Canadienne de Football. La firme de BCE offre également plusieurs chaînes de télévision en direct, et le téléchargement de jeux.  Elle a prévu l’acquisition de 600 millions de dollars de programmation télé en 2010, mais pêche par l’absence de contenu en français.

Le téléphone mobile, « couteau suisse du 21ème siècle »

Après la bataille technologique, la guérilla du forfait, on risque bien d’assister à la guerre du contenu que s’apprêtent à se livrer Bell et Vidéotron. Le consommateur pourrait en sortir gagnant.

Les majors de l’industrie audiovisuelle sont partie prenantes; avec elles, les annonceurs ont également tout intérêt à être vus sans compter. L’industrie du jeu pointe également son nez : le téléphone intelligent est une parfaite console de jeu mobile; Bell propose un catalogue de jeux en téléchargement, Vidéotron s’apprête à suivre.

Vidéotron a réveillé un marché québécois ronronnant : il devrait doubler son offre de téléphones intelligents dès janvier 2011 et proposer les convoités iPhone 4 et Samsung Galaxy. Il s’apprête également à briser deux autres tabous : la facturation à la seconde, et le déblocage des téléphones mobiles. Ainsi ses clients pourront utiliser leur téléphone sur les réseaux GSM européens à moindre coût. Actuellement, aucune loi n’oblige les opérateurs canadiens à débloquer leurs téléphones, comme c’est le cas en Europe. Ainsi toute tentation de nomadisme est annihilée, et le coût d’utilisation des dits-mobiles à l’étranger est prohibitif.

Le téléphone mobile devient le couteau suisse du 21ème siècle. Les applications iPhone et Androïd explosent, réclamant toujours plus de bande passante.

Le M-Commerce génère déjà des milliards de dollars. Le géant Ebay tablait sur un milliards de dollars de vente sur mobile en 2010; à 3 mois de la fin de l’année, il a révisé ses objectifs à deux milliards. Demain le téléphone mobile sera le sésame pour prendre le métro, payer notre épicerie, cumuler des points fidélité en temps réel ou se « géo-localiser ».

« Si on ne s’adapte pas au contexte de l’utilisateur, ça ne sert à rien de faire du mobile », juge Laurent Bourgitteau-Guiard, le directeur général de Snapp’ (entreprise spécialisée dans la création et la gestion d’applications commerciales numériques) au Salon  E-commerce de Paris en septembre dernier. « Il faut pouvoir intégrer les trois paramètres de temps, de géolocalisation, et de personnalisation pour que cela soit vraiment efficace »(5). Il deviendra alors possible de proposer à un client potentiel, une paire de chaussure à sa pointure, en spécial, dans un magasin du quartier.

Et pour ceux qui s’inquiéteraient d’une éventuelle cannibalisation des revenus des cablo-distributeurs par les opérateurs, les professionnels ont constaté au dernier MIPCOM à Cannes en octobre dernier que les nouvelles technologies (internet, réseaux sociaux, mobiles, …) ont davantage un rôle de fidélisation et de marketing, et contribuent à améliorer les audiences de télévision.

Vidéotron ne s’y est pas trompé, la téléphonie mobile entre bel et bien dans une ère nouvelle au Québec.

(1) La Presse, 1er octobre 2010

(2) La Presse, 9 septembre 2010

(3) Chiffres obtenus par La Presse Affaires

(4) La Presse, 21 septembre 2010

(5) Le Monde.fr, 21 septembre 2010

– 30 –

Présenté à Marc Laurendeau dans le cadre du cours « Analyse de l’actualité » de l’université de Montréal

Crédit vidéo : Vidéotron

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